LES VRILLES de la VIGNE

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LES VRILLES de la VIGNE

Message  Admin le Sam 15 Mar - 14:38

LES VRILLES DE LA VIGNE



Autrefois, le rossignol ne chantait pas la nuit. Il avait un gentil filet de voix
et s’en servait avec adresse du matin au soir, le printemps venu.
Il se levait avec les camarades, dans l’aube grise et bleue, et leur éveil effarouché
secouait les hannetons endormis à l’envers des feuilles de lilas.



Il se couchait sur le coup de sept heures, sept heures et demie,
n’importe où, souvent dans les vignes en fleur qui sentent le réséda,
et ne faisait qu’un somme jusqu’au lendemain.



Une nuit de printemps, le rossignol dormait debout sur un jeune sarment,
le jabot en boule et la tête inclinée, comme avec un gracieux torticolis.
Pendant son sommeil, les cornes de la vigne, ces vrilles cassantes et tenaces,
dont l’acidité d’oseille fraîche irrite et désaltère,
les vrilles de la vigne poussèrent si dru, cette nuit-là, que le rossignol s’éveilla ligoté,
les pattes empêtrées de liens fourchus, les ailes impuissantes…



Il crut mourir, se débattit, ne s’évada qu’au prix de mille peines,
et de tout le printemps se jura de ne plus dormir,
tant que les vrilles de la vigne pousseraient.



Dès la nuit suivante, il chanta, pour se tenir éveillé :



Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…
Je ne dormirai plus !
Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…



Il varia son thème, l’enguirlanda de vocalises, s’éprit de sa voix,
devint ce chanteur éperdu, enivré et haletant,
qu’on écoute avec le désir insupportable de le voir chanter.



J’ai vu chanter un rossignol sous la lune, un rossignol libre et qui ne se savait pas épié.
Il s’interrompt parfois, le col penché, comme pour écouter en lui le prolongement d’une note éteinte…
Puis il reprend de toute sa force, gonflé, la gorge renversée, avec un air d’amoureux désespoir.
Il chante pour chanter, il chante de si belles choses qu’il ne sait plus ce qu’elles veulent dire.
Mais moi, j’entends encore à travers les notes d’or, les sons de flûte grave,
les trilles tremblés et cristallins, les cris purs et vigoureux,
j’entends encore le premier chant naïf et effrayé du rossignol pris aux vrilles de la vigne :



Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…



Cassantes, tenaces, les vrilles d’une vigne amère m’avaient liée,
tandis que dans mon printemps je dormais d’un somme heureux et sans défiance.
Mais j’ai rompu, d’un sursaut effrayé, tous ces fils tors qui déjà tenaient à ma chair, et j’ai fui…
Quand la torpeur d’une nouvelle nuit de miel a pesé sur mes paupières,
j’ai craint les vrilles de la vigne et j’ai jeté tout haut une plainte qui m’a révélé ma voix.



Toute seule, éveillée dans la nuit, je regarde à présent monter devant moi l’astre voluptueux et morose…
Pour me défendre de retomber dans l’heureux sommeil, dans le printemps menteur où fleurit la vigne crochue,
j’écoute le son de ma voix. Parfois, je crie fiévreusement ce qu’on a coutume de taire,
ce qui se chuchote très bas, – puis ma voix,languit jusqu’au murmure parce que je n’ose poursuivre…



Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je devine,
tout ce qui m’enchante et me blesse et m’étonne ; mais il y a toujours, vers l’aube de cette nuit sonore,
une sage main fraîche qui se pose sur ma bouche, et mon cri, qui s’exaltait,
redescend au verbiage modéré, à la volubilité de l’enfant qui parle haut pour se rassurer et s’étourdir…



Je ne connais plus le somme heureux, mais je ne crains plus les vrilles de la vigne.



Colette (1908)



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